Blanquer va-t-il dégraisser le mammouth ?
Edito. Retrouvez la tribune hebdomadaire de Jean-Paul Brighelli, consacrée à l'éducation.
En 1997, Claude Allègre, ministre de l’Education du gouvernement Jospin, déclara qu’il fallait « dégraisser le mammouth ». Levée de boucliers syndicaux, manifestations, démission du ministre. Depuis, les titulaires du poste de la rue de Grenelle ont marché sur des œufs, dégraissant sans le dire, ou promettant au contraire de laisser la bête se faire du gras — « 60 000 profs de plus », beuglait Hollande… Des enseignants qu’il fut bien en peine de trouver, plus personne ne voulant faire ce métier de chien masochiste.
Jean-Michel Blanquer a commencé par annoncer que d’ici 2020, 1800 postes disparaîtraient dans l’Education. Deux jours plus tard, le ministre précisait : 2600 postes seront supprimés au collège et au lycée, et 1900 créés dans le primaire. La FSU s’indigne du premier chiffre, mais le SNUIPP, sa composante la plus forte, qui gère 90 % des « professeurs des écoles », se réjouit du second. Comme quoi on peut être syndicaliste et schizoïde.
Plusieurs membres du gouvernement, dont le secrétaire d’Etat chargé de la fonction publique, Olivier Dussopt, et le ministre des comptes publics, Gérald Darmanin, ont justifié la suppression de postes dans le secondaire par le besoin de s’adapter à la « démographie scolaire ».
Mais selon une récente étude de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, le service d’évaluation des politiques du ministère de l’éducation nationale, les effectifs du second degré augmenteront à chaque rentrée scolaire jusqu’en 2022. Entre 2019 et 2021, l’augmentation des effectifs sera la plus marquée, « avec environ 40 000 élèves supplémentaires attendus chaque rentrée ». Serait-il possible que Gérald Darmanin raconte n’importe quoi ?
Dans la pratique, faire disparaître 1800 postes sans réellement toucher aux effectifs est un jeu d’enfant. Vous récupérez un demi-poste ici, sur un mi-temps, vous y additionnez un quart de poste là, sur un trois-quarts temps, vous éliminez de l’organigramme les postes des agents en congé de longue durée (savez-vous que l’Education Nationale est la seule administration à disposer de son propre hôpital psychiatrique ?), vous y rajoutez des postes administratifs (il y en a pléthore) dont l’utilité échappe à tout le monde — et le tour est joué. Eventuellement, étant donné la difficulté pour les jurys à affecter dans les concours tous les postes qu’on leur offre, vu la nullité des candidats (cette année, au CAPES de Lettres classiques, 80 lauréats retenus pour 183 postes ouverts au concours — cela vous donne une idée du niveau général, et de celui des derniers reçus), vous ne compenserez pas tous les départs à la retraite — très nombreux en ce moment, la génération baby-boom lâche peu à peu prise. Devant les élèves, il y aura toujours autant d’enseignants, et davantage encore en école primaire, la priorité de Jean-Michel Blanquer.
Le fait est que faire passer des gosses de maternelle de 250 mots à 2500 n’est pas une mince tâche. Or, c’est là l’écart entre favorisés et défavorisés, si j’en crois mon excellent collègue et ami, Alain Bentolila, auteur récent d’un rapport (resté confidentiel) sur l’illettrisme et qui affirme : « À l'arrivée au CP, vers 6 ans, un enfant devrait avoir un répertoire d'environ 2 000 mots oraux. Or 20 % n'en ont que 250. Et on sait qu'avec 250 mots ils auront des difficultés en lecture et en écriture. En CP, en leur enseignant la meilleure méthode syllabique du monde, certains pourront devenir au mieux d'excellents déchiffreurs. » Et d’ajouter : « De la maternelle jusqu'à la troisième, plus de 10 % des enfants qui empruntent ce long couloir de l'illettrisme ont chaque année été en retard sur les compétences affichées. Ils ont souffert d'un déficit et d'une rigidité de langage à 5 ans ; ils ont acquis quelques aptitudes au décodage des mots à 8 ans, alors qu'il convenait de comprendre des textes simples ; ils sont difficilement parvenus à repérer quelques informations ponctuelles à 12 ans, quand on attendait qu'ils soient des lecteurs autonomes et polyvalents. Ils ont très tôt endossé le costume de l'échec. L'école primaire les a maintenus en survie sans vraiment parvenir à les remettre à niveau ; le collège les a achevés ! »
De surcroît, dit le ministère, ces enseignants seront un peu mieux payés, par affectation d’heures sup’ qui arrondiront les fins de mois (les syndicats peuvent protester : je connais des profs qui cumulent jusqu’à dix heures sup’). C’est moins cher que d’augmenter massivement les salaires, une mesure qui serait urgente et qui est donc sans cesse remise aux lendemains qui chantent… Mais depuis dix ans que je réclame en vain une augmentation de 50% du salaire de départ, un minimum pour rendre le métier attractif…
En fait, ces suppressions de postes sont une minuscule cure d’amaigrissement. René Chiche, vice-président d’Action et Démocratie et représentant de la CFE-CGC au Conseil Supérieur de l’Education (une instance consultative où il n’est pas avare de critiques envers la réforme projetée du lycée) note que « 1800 postes supprimés, dont 400 administratifs, c’est 0,2 % de l'effectif de 1,2 million d'agents ! Combien d'élèves en plus par classe ? 0,1 ? 0,05 ? 0,005 ? » Et d’ajouter, non sans ironie : « Le ministre donne un os à ronger aux journalistes, qui scrutent à leur tour les réactions de ceux qu'ils appellent les “syndicats” — et qui prennent les gens pour des imbéciles. » Des affirmations un peu cinglantes, mais qui ne sont pas dénuées de vérité, quoi qu’en pense Jean-Rémi Girard, président du SNALC. Après tout, en classes préparatoires, on enseigne sans problème à des classes de 45 à 55 élèves — triés, certes. Mais passer localement de 32 à 33 ne devrait pas excéder les capacités des enseignants.
Quoique…
Et là, je vais devoir asséner deux ou trois vérités désagréables.
Ce ne sont pas 2600 postes qu’il faudrait supprimer au collège et au lycée — voire plus, car un bon millier d’éminents nuisibles hantent les ESPE, ces Ecoles Supérieures du Professerat et de l’Education qui sont autant de fabriques du conformisme pédagogique le plus létal. Ce sont probablement plusieurs dizaines de milliers.
Mes élèves d’hypokhâgne, auxquels je demandais hier de citer un philosophe du XVIIIe siècle, sont globalement restés sans voix — jusqu’à ce que l’un d’eux murmure timidement : « Rabelais ? » Je me suis donc résolu à les soumettre à un test de rentrée — 100 questions sur des éléments de base de l’histoire littéraire. Eh bien, sachez-le : pour ainsi dire aucun ne sait qui a écrit la Légende des siècles (Hugo ? Connais pas ! D’ailleurs, « Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire » ne leur évoque pas les Misérables), et aucun ne situe Rabelais dans son siècle. Jean Cocteau aurait été surpris d’apprendre qu’il avait écrit Jacques le Fataliste. Quant à la périphrase célèbre « Dans le simple appareil d’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil », elle est indistinctement attribuée à Baudelaire ou Maupassant : Racine ? Inconnu à cette adresse !
Ai-je ou non le droit de dire que les enseignants de Français qui les ont formés sont des chèvres et ne méritent pas (voilà ce que serait une vraie appréciation du mérite : qu’ont-ils appris à leurs élèves ?) de rester enseignants — ou alors, au prix d’une rééducation sévère ? Nous crevons d’avoir recruté des gens qui se cachent derrière leur petit doigt et des programmes ineptes pour se dispenser de transmettre une vraie culture à leurs élèves. Le vrai scandale de l’Education, ce n’est pas l’absentéisme des enseignants (une pure légende) ou leurs sympathies gauchistes (autre légende urbaine). Non, le vrai scandale c’est la médiocrité du corps enseignant.
Alors, je le dis franchement à Jean-Michel Blanquer : dégraissez, monsieur le ministre, mais faites-le avec discernement. Débarrassez le système des bras cassés qui y pullulent et s’abritent derrière le statut de la fonction publique. Des milliers d’enseignants, formés par des milliers de pédagogistes impénitents, persistent à ronronner et à encouragent leurs lèves à « construire eux-mêmes leurs propres savoirs » — et à s’imaginer que Montaigne a écrit les Essais au XVIIIe siècle !
C’est en prenant à bras-le-corps la question des programmes et de la transmission que vous rebâtirez un grand système éducatif tout en faisant des économies. Parce qu’on peut à la rigueur se contenter d’un budget qui progresse à peine (et qui contrairement à ce qu’écrit Le Figaro, n’est pas démesuré par rapport à celui de nos voisins, voir sur ce sujet l’excellente analyse de Loys Bonod), mais on ne peut rien concevoir sans une grande ambition. Après les réductions de postes, communiquez donc davantage sur votre désir d’école — et nous jugerons sur pièces.

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